Sobre Frances

Paysage qui danse

Lorsque je regarde la photo, je vois ce que vous voyez pour qu’à mon tour je vois la scène. C’est ainsi qu’un rapport visuel s’établit. L’image et moi. Une image par votre entremise. C’est un dialogue qui s’établit au-delà des yeux – les vôtres, quand surgit tout d’abord, par la “parole”, ce que vous dites (ce que vous pensez) de l’image ; les miens quand « j’écoute » ce qui vient du plus profond de moi-même (ce qui me vient à l’esprit) ce que je suis en train de voir. 

Surgit alors une question : 
Ma brume est-elle la même que la vôtre ? 


L’image existe en soi, mais celle que je vois n’existe pas en tant qu’image en soi, elle existe en tant qu’image en moi. 
Moi, transformé par ma manière de voir.
L’image est en moi.

 

Alors, je l’appelle paysage. 
C’est une ligne. 
Plusieurs lignes horizontales.

 

Une ligne invisible posée sur une autre ligne invisible et encore une autre ligne invisible observée dans les infinies possibilités de l’eau. 

L’eau vue d’un vol au-dessus du fleuve, de la mer, de la rencontre  du fleuve et de la mer et le sable et ses découpures, des îles, des formes qui changent selon les pas, les empreintes, les gestes, le silence, une pointe ou une crique, quelque chose  qui déchire, qui coupe l’image dans sa superficie. 

 

L’eau et un instant de soleil, un soleil inébranlable– éblouissant équilibre spontané, matinées qui se multiplient, et le poids du silence des pauses, le poids du silence des conséquences, le  poids du silence des anonymes pour que ce qui m’emporte soit léger – quant aux mots, il faut les trouver pour dire :

 l’eau, le sable, les cocotiers, les baies, les bateaux, les embarcations, la brume. Pour l’instant toutes ces images ne sont que miennes. Elles flottent. Je les suis par le regard cru d’un langage – le vert est vert, le jaune est  jaune, le rouge qui scintille. 

Notre rapport est dans la découverte, se découvrir.  

 

Dans ces images il y a un devenir - verbe intransitif de ce qui va être ; devenir, se transformer et un devenir– substantif, flux permanent, mouvement ininterrompu  agissant comme une loi générale de l’univers qui dissout, créé et transforme toutes les réalités existantes.

Notre premier contact est le contact historique.

Je vis mon époque.

C’est pourquoi je dois la vivre intensément. 

La perfection n’existe pas. Il n’y a que des solutions adaptées aux circonstances qui se présentent.

Clarté, simplicité, objectivité.

Il y a une réalité et la réalité est banale et quotidienne.

Nous pouvons la voir et la toucher. 

Je me souviens : il y a une réalité invisible.

C’est un phénomène qui exige créativité, intuition, fantaisie. Il faut éliminer les certitudes, plonger dans l’imprévisible, dans le hasard.

Sans ces éléments il n’y a pas de sens.

La réalité existe en soi. 

 

Ce qu’il faut mettre en évidence se trouve dans les insectes et les rongeurs. Ils se définissent par un moi qui se surpasse. Ils l’ignorent mais la réalité existe. Ils l’enrobent de mots. Mon intérêt à moi, c’est de les dénuder. 

 

N’importe quelle image apporte en chacun de nous ses signes. Il ne faut ni lui faire face ni l’embrasser. Elle fait le lien avec une expérience personnelle (historique ? intellectuelle ? sensorielle ?). La littéralité n’a pas d’intérêt. L’acte esthétique n’est pas négociable. Une lecture ne sera jamais la même que celle de l’artiste qui l’a produit, ou bien que celle d’un autre spectateur, ou de moi-même selon des moments différents. Une image projette une réalité simplement pour la projeter. Des circonstances du quotidien.

Fragilité de la vie. 

Séduction

Rappelons-nous de Nietzsche :

Il faut avoir du chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse.

 

Ce qui existe, existera un jour.

 

 

2

Dans ces images, il faut que nous entrions dans son jeu. Celui de révéler et de cacher essentiellement par une vue de la scène qui  va de haut en bas, des plans de vols qui,  perpendiculaires, deviennent le point de départ de n’importe quel voyage que nous voudrions entreprendre dans ces paysages. 

Oui, je les nomment paysages, des images qui recherchent l’espace, amplitude d’un horizon formé par des lignes horizontales en couches colorées et une brume  qui doit être dépassée pour que l’on puisse observer des points, des bateaux et des îles, des découpures qui ne constituent pas des images, mais un rêve. 

Il y a encore dans ces images un autre côté que j’appellerai toujours paysage. Toujours dans l’unité du même point de vue qui vient du haut, même quand la scène n’est pas prise du haut, mais bien les pieds sur terre. Dans ces images il y a une réalité explicite et l’accès à ce que j’appellerai carte postale car elles permettent un autre voyage, celui de la géographie. 

Soit comme oiseau, soit comme voyageur, nous avons dans ces photos un regard, son regard, provoqué par la spatialité offerte par les paysages en images devant nos yeux – qu’il s’agisse de brumes, de toits ou de cocotiers. Ces images s’expriment dans la quête de mots pour que ce qui est vu surgisse comme si sentir n’était pas suffisant ou même pour  s’exercer à faire, comme le fait Fernando Pessoa, tout ce qui sent en moi pense. C’est ainsi que les images de Uiler se multiplient en de nombreux regards, des regards qui n’ont pas besoin de chercher des mots, il suffit de les sentir. 

 

Bahianais, né à Salvador en 1983, ville où il a passé sa vie. Il a habité quelques années en Suisse et a connu plusieurs pays d’Amérique et d’Europe. Il s’est surtout dédié à la photographie aérienne ou la photographie de voyages autour du monde. Dans ses études d’arts visuels il a trouvé les fondements techniques et esthétiques du travail qu’il développe actuellement. Par le biais de son travail, il cherche aujourd’hui à  explorer les caractéristiques et les nuances de sa terre natale, Bahia. 

Avant de devenir photographe en 2012, il a obtenu ses diplômes universitaires et a travaillé comme designer graphique et producteur de multimédias. Des photos de Uiler Costa Santos ont déjà été publiées dans des revues consacrées comme National Geographic. Il a participé à des expositions internationales et a obtenu des prix grâce à ses images. 

Claudius Portugal